Extrait de « Et pourquoi pas ailleurs? » p.52 et 53

 

 

Mélanie-Safiatou n’éprouva pas vraiment de difficultés à se conditionner à son nouvel environnement. La famille appartenait aux griots, genre de caste sociale, gardienne des traditions de longue date. Ces gens étaient des conteurs, des musiciens et des chanteurs, ils formaient la mémoire d’un peuple et, de toute évidence, les Salembéré en avaient le souci. Ainsi, le père disposait de tams-tams dont il jouait à l’ancienne, et la mère, d’un ngoni, genre de luth à cordes pincées sur lequel elle s’accompagnait en interprétant des mélodies africaines. Tous les deux, pendant leurs temps libres, inculquaient occasionnellement l’art de combiner les sons à leurs enfants.

 

Mélanie y vit aussitôt un moyen de rapprochement. Pourquoi ne pas apprendre de vieilles chansons françaises aux petits ? Comme elle connaissait déjà quelques rudiments de musique, elle fit une proposition aux parents :

 

— J’enseigne le français à votre marmaille et vous, vous allez me montrer à danser et la manière de jouer du luth et du tam-tam. Je vous promets un concert avec eux avant mon retour au Canada.

 

— Bonne idée ! Yellékabé !

 

— Yellékabé ? Ça veut dire quoi ? —

 

Vous ne le savez pas ? Cela signifie : y a pas de problème !

 

Trois jours plus tard, les deux plus jeunes, le fils Salif de cinq ans et sa sœurette Alimata, connaissaient déjà par cœur les mots de la chanson Alouette, et désignaient d’un geste de la main, tout en prononçant en français, les parties de leur corps concernées, et en tapant du pied pendant que Mélanie s’acharnait sur le luth pour faire résonner la mélodie.

 

Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai.

Je te plumerai le dos, je te plumerai le dos.

Et le dos, et le dos, et la tête, et la tête, et le cou, et le cou, et le ventre, et le ventre, et les pieds, et les pieds, et les mains, et les mains, alouette, aaaah ! Alouette, je te plumerai !

 

 

Micheline Duff

 

Publication: Août 2018